lundi 23 février 2009

Chapitre 5 : Cocotte et Gros Lard


Barbara se trouvait au bord d’un lac qu’elle ne connaissait pas ; elle n’y était jamais venue, elle en était sûre, mais elle aurait parié qu’elle était en Écosse ou dans l’une de ces contrées du Nord de l’Europe où elle s’était juré de ne plus jamais venir en été… à cause des moucherons dont ces endroits sont infestés ; ces petites bêtes qui se ruent par milliers sur le moindre bout de peau nue et s’y nourrissent en laissant des démangeaisons insupportables pendant des semaines.

Pour l’heure, Barbara se battait en se donnant généreusement des claques répétées sur le visage ; mais elle sentait bien qu’elle n’aurait pas le dernier mot car elle ne pouvait utiliser qu’une seule de ses deux mains, l’autre était inerte, comme paralysée, et ça l’agaçait prodigieusement. Elle aurait voulu courir ; fuir le plus loin possible pour échapper à ce nuage qui la dévorait ; mais son corps ne semblait pas vouloir lui obéir. Elle se rendit compte qu’elle avait le poignet gauche attaché à une sorte de clôture métallique bordant le lac… et seule à être libre de mouvement, sa main droite giflait ses joues, giflait, giflait… pendant qu’une voix, une voix d’homme, se faisait entendre de plus en plus distinctement :

- Eh la petite dame ! faut se réveiller ! c’est pas encore l’heure de dormir ; faut d’abord répondre aux questions…

En un éclair, Barbara revint à elle et sortit de son cauchemar pour rentrer dans une réalité qui ne valait guère mieux ! Plus de lac, plus de moucherons carnivores. Mais, allongée sur son canapé elle avait bel et bien le poignet attaché au radiateur, et penché au-dessus d’elle, un gros malabar lui giflait les joues.
De sa main libre, elle le repoussa et se mit en position assise pour lui faire face, alors que la mémoire des événements récents lui revenait : la Mercedes garée sur le gazon, les deux inconnus aux lunettes noires la bousculant et la ceinturant alors qu’elle cherchait à s’enfuir par le jardin, les menottes à son poignet et la panique qui l’avait envahie lorsqu’elle s’était retrouvée immobilisée sur ce canapé. Sa première pensée avait été « ça y est ; je vais me faire violer… ça n’arrive pas qu’aux autres… et voilà que maintenant ils ont inventé les tournantes à domicile ! ». Mais très vite, alors qu’elle cherchait désespérément les moyens de se défendre, elle avait compris que ces deux là voulaient autre chose. Ils l’avaient bombardée de questions :

- Où il est ton copain ? Qu’est-ce qu’il a fait de ce qu’il a volé au Centre ? Et son nom, c’est quoi maintenant ?

Elle avait cherché à biaiser :
- Je ne sais pas de quoi vous parlez. Qui êtes vous d’abord ?
- On sait que tu sais beaucoup de choses, et tu vas tout nous dire !
Elle avait alors reçu un énorme coup sur la tempe qui l’avait envoyée valser au fond du canapé et l’avait plongée dans l’inconscience.

Le gros malabar restait campé devant elle en la regardant d’un air goguenard :
- Alors la petite dame ? On se remet ? On ne supporte même pas une petite pichenette de rien du tout !
Barbara préféra ne rien répondre et faire mine de n’avoir pas complètement récupéré, tout en observant ses adversaires. Elle avait pour habitude de donner secrètement des noms aux gens qu’elle rencontrait et décida de baptiser « Gros Lard » celui qui venait de parler. Sa chemise trop serrée contenait avec peine une bedaine trop molle ; au bout de ses gros bras pendaient des mains énormes comme des battoirs. Pas étonnant qu’elle ait été estourbie si facilement par le coup qu’il lui avait asséné !

Mais ce qui indisposait le plus Barbara, c’est que Gros Lard dégageait une odeur dont elle préféra ne pas rechercher la teneur. Il ne s’était sans doute pas lavé depuis un bon moment ! Un peu en retrait, un téléphone portable à l’oreille, se tenait l’autre homme. Il était aussi fluet que Gros Lard était énorme, son costume noir parfaitement ajusté ? Il s’approcha et Barbara décida sur le champ de le baptiser « Cocotte », car il avait dû s’asperger d’eau de toilette et pas n’importe laquelle : elle reconnut instantanément « pour un homme de Caron », ce parfum pour hommes qui avait été à la mode 20 ans plus tôt. Cela lui rappela ses débuts comme comptable dans une société grenobloise dont le PDG usait de la même eau de toilette ; pas un bon souvenir à vrai dire !

Cocotte lui tendait le téléphone :
- Tenez, c’est pour vous ! Quelqu’un qui vous veut du bien veut vous parler.
Prenant le téléphone qu’on lui tendait de sa seule main libre, la droite, Barbara chercha à le placer contre son oreille gauche, comme elle avait l’habitude de le faire. Elle maugréa :
- Ah c’est commode !
- Qu’y a-t-il chère Madame ?
À l’autre bout du fil, la voix était douce et se voulait rassurante, mais on devinait facilement qu’elle était déformée ; sans doute un tissu devant le micro ou un moyen technique plus moderne comme ceux dont on parle dans les romans policiers. Elle pensa que si son interlocuteur prenait la peine de masquer sa voix, c’est sans-doute qu’il s’agissait de quelqu’un qu’elle connaissait. Elle allait essayer de faire durer la conversation ; elle parviendrait peut-être à reconnaître le propriétaire de cette voix.
- Il y a, cher Monsieur, que ce n’est pas facile de téléphoner, quand on a une main attachée, surtout si c’est celle qui…
- Vous êtes attachée ?
- Oui ! Une main attachée au radiateur avec des menottes comme dans les mauvais films de série B, et on m’a battue aussi si vous voulez tout savoir.
- Humm ! Repassez-moi celui à qui je parlais avant.
Barbara jeta le combiné à la tête de Cocotte qui l’attrapa d’un geste souple et le colla à son oreille. Elle n’eut pas de peine à comprendre qu’il recevait, de la part de son correspondant mystérieux autre chose que des félicitations ! Il fit signe à son comparse, et tous deux s’éloignèrent jusque dans l’entrée. Barbara ne pouvait les entendre mais les voyait prenant tour à tour le téléphone, et semblant répondre avec déférence. Lorsqu’ils se rapprochèrent, elle tendit la main en direction du téléphone, mais Gros Lard secoua la tête :
- Non non ma petite dame, c’est fini pour aujourd’hui avec le boss.
Barbara était un peu dépitée ; il n’était plus question de tenter de reconnaître le boss en question.
- Mais je croyais qu’il voulait me parler.
- Il nous a chargés de vous dire ce qu’il avait à vous dire. Mais d’abord on va être très gentils tous les deux et vous détacher… mais il faudra y mettre un peu du vôtre si vous voulez qu’on reste gentils.
-
Après avoir été libérée de ses menottes et tout en se massant le poignet endolori, Barbara se dit qu’il lui fallait changer de tactique et faire mine de se montrer conciliante :
- Bon d’accord, je suppose que vous voulez me parler de celui qui était mon ami et que toutes les polices recherchent ! J’ai déjà répondu à des tas de questions ; la police, l’agent de sécurité de Pierrelatte etc. Je veux bien vous répéter ce que je leur ai dit.
- Tss tss !
Gros Lard avançait un index menaçant
- Vous n’avez pas bien compris la petite dame ! Ce que vous avez dit aux flics, on connaît déjà. C’est ce que vous ne leur avez pas dit qui nous intéresse.
Cocotte intervint :
- Et ce que notre boss ne comprend pas c’est pourquoi vous protégez ce sinistre individu. Vous feriez mieux de protéger la petite Marie.
Barbara sentit son sang se retirer de ses veines :
- Que voulez vous dire ? Laissez-la en dehors de ça !
Elle criait, et se ruant sur Cocotte, essaya de le frapper. Mais Gros Lard la saisit et la repoussa brutalement :
- Ah oui, c’est vrai, on ne vous a pas transmis le message du boss ; il voulait seulement vous dire que votre petite fille dort calmement à l’hôpital, chambre 347 ; et il a dit aussi « c’est fou comme il est facile de circuler librement dans cet hôpital ! ».
Barbara s’effondra en larmes sur le canapé, complètement terrorisée.
Et puis tout se passa très vite : la porte fenêtre donnant sur le jardin vola en éclat, et un homme fit irruption dans la pièce un pistolet à la main ; les deux sbires se précipitèrent au dehors, le nouvel arrivé à leurs trousses ; mais en une fraction de seconde, ils regagnèrent leur Mercedes qui démarra sur les chapeaux de roues. L’homme, remettant son arme dans sa poche, revint alors tranquillement vers Barbara, en lui souriant, et c’est seulement à ce moment qu’elle reconnut Pierre et se jeta dans ses bras.

Contributeur : Alain

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